19/06/2007

Retour sur le G8: pour la bonne marche des affaires

Retour sur le G8: pour la bonne marche des affaires…

Paolo GILARDI

Comme l’an passé, comme il y a deux ans, comme chaque année depuis 1975, les maîtres autoproclamés du monde, les chefs d’Etat et de gouvernement des sept pays les plus riches de la planète et qui représentent plus de 60% du Produit intérieur brut mondial -et auxquels on a bien voulu, realpolitik oblige, en associer un huitième, la Russie- ont fait leur show.
Et comme chaque année, le sommet s'est terminé par des déclarations tonitruantes, pétries de bonnes intentions, politiquement particulièrement correctes. Les années passées ce furent les grands engagements en faveur de la lutte contre le SIDA, pour la réduction de la pauvreté, pour l’allègement de la dette des pays les plus pauvres. Cette année, Angela Maerkel, hôte de la manifestation, l’a voulu: c'est dans la douleur que le G8 a brisé une lance en faveur de l’environnement.
Qu’importent les résultats…
Quant aux résultats de ces engagements, la progression de la pandémie de SIDA, l’approfondissement de la crise de la dette pour les pays les plus pauvres, le creusement des inégalités en disent long. Il en sera évidemment de même pour les mesures de protection de l’environnement et les risques de modification climatique. Car, comme le prétend le G7 –nous reviendrons plus loin sur la disparition du huitième larron- aucun de ces objectifs ne pourra être atteint «sans l’ouverture du commerce mondial». Le voilà, le véritable enjeu de ces rencontres de puissants «réunis autour de certaines valeurs universelles (…) et de l’économie de marché»!
Mais ce qui compte d’abord, c’est la tenue du sommet. Illégitime dans la mesure où il n’émane d’aucun accord international et encore moins d’aucune décision démocratique, le G8 exprime la volonté des nantis de cette terre, les économies dominantes, de l’affirmer publiquement, encore plus que le Forum économique de Davos, comme le véritable détenteur du pouvoir mondial. Qu’il soit par ailleurs protégé par un impressionnant dispositif policier et militaire –le plus important déployé en Allemagne depuis la chute du Troisième Reich- remplit deux fonctions particulièrement importantes.
D’abord, la protection armée des sommets est un message clair aux populations: il leur signifie le fait que les nantis sont prêts à défendre leur pouvoir et leur maîtrise des richesses, dût-ce se traduire par l’interdiction d’une partie de l’espace public –les zones rouges interdites d’accès-, par des mesures massives de répression et, même, par la mort d’opposants comme ce fut le cas à Gênes en 2001.
D’autre part, chaque cas de limitation des droits démocratiques à l’occasion d’un sommet du G8, a fait -et continue à faire- office de précédent en matière de suspension de certains droits élémentaires. Ainsi, le cas de Genève est particulièrement parlant: alors qu’aucune manifestation n’avait plus été interdite depuis la fin des années septante, que leur organisation n’était plus soumise à autorisation –mais simplement à annonce à la police par les organisateurs-, les interdictions survenues lors du G8 en 2003 créent un précédent en vertu duquel les manifestations doivent être autorisées par la police qui peut de nouveau interdire la tenue d’une manifestation, voire inculper les organisateurs en cas de «débordements».
Les vrais lieux de décision
Les résultats des sommets sont de peu de relief, voire secondaires par rapport aux vrais enjeux. Par contre, c’est dans l’ombre du G8 que déploie une intense activité une division subalterne, celle qu’on appelle le «G7-Finances» ou plus simplement «G7». Réunissant les ministres des finances des sept pays les plus riches -donc, sans la Russie, orthodoxie et sérieux budgétaires obligent-, ce cénacle bien moins médiatisé que son grand frère, se réunit plusieurs fois par an pour déterminer les politiques économiques et monétaires communes.
Moins tenu par le «politiquement correct» que le G8, le G7 prépare le terrain des décisions qui sont par la suite entérinées par les gouvernements des pays du G8. Ainsi ses suggestions sont claires. En matière de développement économique, c’est «l’élimination des entraves à l’investissement privé» que le G7 prône. De même, l’aide aux pays pauvres passe par «l’élimination des mesures de soutien aux exportations qui faussent le commerce dans le domaine de l’agriculture». Finies donc les aides gouvernementales aux petits paysans du Sud producteurs de coton ou de café, par exemple!
Et quand le G7 se penche sur une situation particulière, c’est aussi pour saluer des pays comme le Nigeria, présenté comme «la clé de la prospérité sur l’ensemble du continent africain». Comme le fait remarquer un document d’ATTAC-France, «que le taux de croissance par habitant de ce pays qui, selon le PNUD se situe à la 159ème rang mondial, ne soit, sur les dernières décennies que de 0,2% par an en moyenne ne semble pas émouvoir les maîtres du monde. Pas davantage d’ailleurs et entre autres, que plus du tiers des revenus soit accaparé par les 10% les plus riches de la population pendant que les 10% des plus pauvres doivent s’en disputer moins de 2%»…
Et c’est toujours le G7, fort sensible aux «graves questions de l’heure», qui attire l’attention des chefs d’Etat et de gouvernement sur le fait que «le niveau élevé et soutenu des prix de l’énergie est grandement préoccupant étant donné qu’il nuit à la croissance économique mondiale» ; c’est lui qui suggère au Fonds monétaire international et à la Banque mondiale de conditionner l’octroi de prêts aux pays pauvres par la reconversion de leur agriculture à la culture extensive de soja ou de palmes destinées à la production d’agro combustibles.
Ensemble en Asie Centrale
C’est parce que «valeurs universelles et économie de marché» sont peu compatibles avec le désordre, que la « libre entreprise» a besoin de conditions stables favorables aux affaires, que l’un des points abordés lors du sommet de Rostock mais peu médiatisés a été celui de la situation en Asie centrale. Le prouve l'invitation au sommet du président fantoche afghan Amir Karzaï et de son homologue pakistanais Pervez Musharraf.
C’est en effet dans cette région du monde que se joue la stabilité dont ont besoin les économies des huit pays les plus puissants du monde. C’est en Afghanistan que, après la rapide victoire étasunienne dans la guerre de 2001, les Etats-Unis sont en train de perdre une nouvelle guerre après celle déjà perdue en Irak. Le contrôle des champs pétrolifères du Sud du Caucase et de l’oléoduc censé convoyer le brut à travers l’Afghanistan, d’Asie Centrale vers la Méditerranée risque ainsi de devenir impossible.
Dès lors, il est de la première importance pour les puissantes économies des pays du G8 et qui figurent parmi les plus grands consommateurs de brut de la planète -les Etats-Unis, par exemple consomment un quart de la production mondiale totale- de trouver une issue à cette situation. L’invitation des deux compères, Karzaï et Musharraf répond à cette nécessité, et à plusieurs titres.
Elle fait d’abord de la situation en Asie centrale la préoccupation principale des pays du G8: le message est clair à l’attention des pays membres. Ainsi, l’Afghanistan n’est pas à comprendre comme une affaire strictement étasunienne, elle est l’affaire de tous les riches. Partant, c’est l’effort de guerre multilatéral qui doit être accru, y compris par la modification de la mission de l’ONU. C’est en effet cette dernière qui fournit encore aujourd’hui la légitimité «universelle» aux opérations militaires multilatérales menées sous commandement US par les troupes des pays de l’OTAN.
Le Pakistan aux avant postes
Ensuite, les discussions à Rostock impliquent directement le Pakistan dans la guerre afghane non seulement en raison de la géographie: son invitation au G8 fait de Musharraf une pièce bien plus impliquée qu’auparavant du dispositif en Afghanistan. Elle le pose devant ses responsabilités dans la lutte contre l’islamisme et en particulier contre les camps d’entraînement des Talibans au Pakistan.
Adoubé à Rostock comme co-responsable de la stabilité de la région, il aura dès lors carte blanche pour une intensification, au nom de la « guerre infinie contre le terrorisme», de la répression déjà en cours au Pakistan contre les mouvements populaires.
Avec la bénédiction des très démocratiques pays du G8…■

 

Le G8 en quelques mots
Le G8, le «groupe des huit pays les plus riches» est né sous le nom de G5 en 1975, après deux ans de contacts étroits des ministres des finances d’Allemagne, Etats-Unis, Japon, Royaume uni et France, à l’initiative du président français de l’époque et ancien ministre des finances, Valéry Giscard d’Estaing. Il est élargi en 1976 à l’Italie et au Canada. Il devient G8 en 1998 avec l’intégration de la Russie. Celle-ci ne participe cependant pas à la structure la plus opérative du G8, à savoir le «G7 finances» qui se réunit plusieurs fois par an.
Les pays du G8 représentent plus de 60% du PIB mondial. L’Inde et la Chine, 30% de la population mondiale, n’en font pas partie.

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