02/08/2007

De Bagdad à Jérusalem et ... retour

De Bagdad à Jérusalem et … retour
Jusqu’à sa mort, le 11 novembre 2004, le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat était persona non grata sur le territoire des Etats-Unis. Quant à l’organisation de libération de la Palestine, l’OLP, et  à sa composante majoritaire dont Arafat était le leader, elles figuraient toujours sur la liste des organisations taxées par Washington de terroristes. Moins de trois ans plus tard, c’est le gouvernement des Etats-Unis qui verse quelques 190 millions de dollars –auxquels devraient s’en ajouter 228 autres venant de collectes semi-privées- au successeur de Arafat, Mamhoud Abbas et à son organisation, le Fatah!
Paolo Gilardi
Que de changements, en moins de trois ans! A tel point que c’est par son ancien nom de bataille, Abou Mazen, que, aussi bien Bush que la presse et les officiels israéliens, appellent le président de l’Autorité palestinienne, le privant ainsi même de la fierté de son passé de combattant anti-sioniste.
Un chemin pas encore balisé…
C’est une évolution qui ne peut bien évidemment pas être extraite du contexte régional particulier marqué par la faillite de la stratégie impériale au Moyen Orient, en premier lieu en Irak, et en Afghanistan.
En 2002, avant l’invasion de l’Irak, nombreux étaient ceux qui, dans les gouvernements occidentaux, prétendaient qu’il fallait d’abord trouver une issue au problème palestinien avant d’attaquer l’Irak. La route de Bagdad, disaient-ils, passe d’abord par Jérusalem. C’est l’ancien secrétaire d’Etat et organisateur de tant de coups d’Etat, Henri Kissinger, qui leur répondait en affirmant que seuls les crétins peuvent imaginer que le chemin de Bagdad passe par Jérusalem alors que c’est exactement l’inverse (International Herald Tribune, 14 août 2002).
Pour lui, comme pour bien d’autres au sein de l’establishment US, la victoire en Irak était la prémisse à réalisation du projet d’un Grand Moyen Orient modernisé et affranchi des féodalités locales, en premier lieu, celle de l’Arabie Saoudite. Une telle victoire ne pouvait dès lors que porter un coup décisif à toutes les forces nationalistes et anti-impérialistes dans la région, première parmi toutes la résistance palestinienne. Les choses, on le sait, ne se sont pas passées comme prévu. Mais, même à contrario, la théorie de Kissinger reste valable.
L’échec de la stratégie impériale n’a pas seulement provoqué la guerre civile en Irak, il a aussi suscité, du Sud de l’Irak aux rivages orientaux de la Méditerranée, une mobilisation et une organisation sans précédent des populations chiites, les plus pauvres de la région, celles qui, dans l‘ensemble du monde arabe sont exclues du pouvoir. Parmi elles grandit le prestige de l’Iran chiite qui se propose comme référence panislamiste, un Iran qui peut jouer un rôle déterminant non pas en matière d’armes atomiques –elles semblent être aussi mythiques que les armes de destruction de masse de Saddam Hussein-, mais dans la fixation des prix du pétrole et du gaz naturel.
D’autre part, la résistance nationale en Irak, la reprise de l’offensive des Talibans en Afghanistan, le rôle majeur joué par Hezbollah dans la défaite israélienne au Liban durant l’été 2006 et l’impressionnante mobilisation des populations pauvres du Liban contre le gouvernement pro-étasunien de Faoud Siniora ont ainsi déjoué le projet d’écrasement de la volonté de résister par l’affirmation d’une supériorité militaire écrasante. La route de Jérusalem n’est ainsi toujours pas balisée…
Un scénario qui se répète
C’est dans ce contexte qu’intervient, fin janvier 2006, la victoire électorale de Hamas, en Palestine, dans le cadre d’élections qualifiées par les observateurs de l’ONU et de l’Union Européenne comme les plus démocratiques qui se soient jamais tenues au Moyen Orient. Une fois encore se répétait un scénario qu’il est désormais convenu d’appeler le paradoxe démocratique, un paradoxe qui se résume au fait que, chaque fois que les USA réussissent à imposer des élections, ce sont les ennemis de ces mêmes USA qui les gagnent. Cela avait été le cas par deux fois en Irak en 2005, cela a été de nouveau le cas dans les territoires palestiniens en janvier 2006.
Dès lors, tout a été mis en place, de Washington à Tel-Aviv, et en passant par les capitales de l’Union Européenne pour empêcher la mise sur pied d’un gouvernement dirigé par le Hamas. Celui-ci, contrairement à ce que l’on prétend, n’a en aucune mesure essayé de s’approprier la totalité du pouvoir puisqu’il a toujours prôné la constitution d’un gouvernement de coalition avec le Fatah. Cette disponibilité à un gouvernement d’unité nationale a par ailleurs encore été confirmée en février de cette année par la signature par le Hamas des accords de La Mecque.
Cependant, la création d’un tel gouvernement a systématiquement été empêchée jusqu’au récent coup d’Etat de Mamhoud Abbas en Cisjordanie. En 2006, tandis que Washington  multipliait les pressions pour éviter que soit reconnu un gouvernement dirigé par le Hamas, Israël prenait prétexte de la capture du caporal Gilad Shalit par des milices palestiniennes pour lancer une opération de longue durée dans la bande de Gaza, une opération en partie occultée par la guerre des 33 jours contre le Liban, mais qui n’en a pas moins fait des dizaines de victimes, militaires et civiles.
Quant à l’UE, c’est à la gorge qu’elle a pris les Palestiniens en bloquant l’aide financière promise et qui était destinée à la construction d’un appareil d’Etat. C’est ainsi que les fonctionnaires ont été privés de salaires pendant quelques seize mois. Beaucoup d’entre eux, des policiers, sont passés armes et bagages dans les milices du Hamas tandis que les écoles fermaient leurs portes, les enseignants cherchant à gagner leur vie autrement.
Cet acharnement a empêcher la création d’un gouvernement d’unité nationale exprime, certes, la volonté de l’actuel gouvernement des Etats-Unis de poursuivre la lutte contre l’Islam politique ; mais c’est surtout le moyen de s’en prendre à l’Iran en attaquant directement ou indirectement ses alliés, le Hezbollah au Liban et Hamas en Palestine. D’autre part, pour Israël, la création d’un tel gouvernement serait un handicap majeur dans la mesure où il exprimerait une légitimité que le seul Mamhoud Abbas, corrompu et fort discrédité parmi la population, ne pourrait faire valoir.
Reconnaissance implicite
Pour Israël –et pour les étasuniens-, il y avait urgence dans la mesure où un appel en faveur d’un gouvernement d’unité nationale avait été lancé en juin de l’année passée par des prisonniers politiques issus de toutes les composantes de la résistance palestinienne. Connu sous le nom de Document des prisonniers politiques, cet appel exprimait le consensus trouvé entre Marwan Barghouti, dirigeant du Fatah, Kaletz al-Natseh du Hamas, Rahim Malouh du Front Populaire pour la Libération de la Palestine et Bassam al-Sadi du groupe Jihad isalmique.
Bien que comportant, parmi ses 18 points, des revendications inacceptables pour l’Etat d’Israël, tel par exemple le droit au retour des réfugiés de 1947 et 1967 –une revendication que Israël n’a jamais acceptée dans la mesure où cela impliquerait la restitution des terres sur lesquelles est fondée l’Etat sioniste-, le Document des prisonniers n’en contenait pas moins une reconnaissance implicite de l’Etat d’Israël. En effet, puisqu’il revendiquait un Etat palestinien à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem Est, il acceptait de fait l’existence d’un autre Etat sur les autres parties de la Palestine historique.
Cette reconnaissance implicite était confirmée lors de la conférence de La Mecque de février dernier. Réunie par le roi Abdallah d’Arabie saoudite dans le but de trouver une solution au conflit inter palestinien –et d’essayer de contrer l’influence grandissante de l’Iran-, la conférence à laquelle ont pris part Mamhoud Abbas et le premier ministre palestinien, membre du Hamas, Ismaïl Haniya, s’est soldée sur un projet de gouvernement palestinien d’unité nationale autour de huit priorités, dont la reconstruction économique du pays, la restauration de la loi, la lutte contre la corruption et la poursuite des négociations avec Israël, ce qui revient à en accepter l’existence..
Mais, surtout, le document soulignait l’engagement du nouveau gouvernement palestinien à respecter la légitimité internationale des résolutions et accords signés par l’OLP, résolutions et accords parmi lesquels on retrouve la célèbre reconnaissance de l’Etat d’Israël, cité dans le document final sous l’appellation entité sioniste.
Malgré cela, les accords de La Mecque ont été rejetés par Washington et Tel-Aviv qui poussent Mamhoud Abbas depuis janvier 2006 à lancer une offensive militaire contre le Hamas. Dans ce but, début juin de cette année, est arrivé le feu vert du gouvernement israélien pour des livraisons massives d’armes aux milices du Fatah de la bande de Gaza.
Coup du Hamas ou… du Fatah ?
C’est à l’homme des USA dans la direction palestinienne, à l’ancien chef des services spéciaux et actuel responsable de la sécurité du président, Mohammad Dahlan qu’est revenu l’honneur de déclencher l’offensive. Symbole de la corruption qui gangrène le Fatah, héro de tous ceux qui, au sein de l’appareil palestinien ne sont pas prêts à céder ne fût-ce qu’un pouce de leurs privilèges, il refusait systématiquement, depuis la victoire électorale de Hamas, de mettre les forces de sécurité sous l’autorité du gouvernement.
Ses milices à Gaza n’ont pas cessé de s’en prendre à celles du Hamas et leurs attaques se sont intensifiées depuis janvier 2006. Malgré cela, le Hamas a continué à chercher le compromis avec lui jusqu’en juin de cette année où il devenait de plus en plus évident que Dahlan préparait un scénario à l’algérienne, à savoir un coup d’Etat à Gaza qui, comme celui perpétré par l’armée algérienne en 1992 et qui avait privé le Front Islamique de Salut de sa victoire électorale, priverait le Hamas de la sienne.
La tentative de coup d’Etat de la mi juin a été un véritable fiasco. Les milices corrompues de Dahlan n’ont pas tenu plus de six heures face à la réaction du Hamas largement soutenu, en l’occurrence, par la population, Mohammad Dahlan, personnage brutal et particulièrement corrompu, figurant parmi les personnages les plus détestés de Gaza.
La défaite de cette tentative de coup d’Etat et la fuite de Dahlan de Gaza a alors été prise à prétexte par Mamhoud Abbas pour former un nouveau gouvernement, en Cisjordanie, qui exclut le Hamas, malgré une énième proposition de la part de ce dernier, et en dépit de la tentative avortée de coup d’Etat, de création d’un gouvernement de coalition. C’est un homme du Fatah, Salam Fayad qui est chargé de diriger le gouvernement de combat contre une force qui n’est de loin pas insignifiante en Cisjordanie puisque avec les seules voix obtenues à Gaza le Hamas n’aurait pas pu remporter les élections de janvier 2006.
Se réalise ainsi, comme l’affirme Michel Warshawski, militant israélien anti-sioniste et directeur de l’Alternative Information Center de Jérusalem, le vieux rêve israélien, celui de pouvoir négocier avec une direction palestinienne confinée en Cisjordanie et à la désespérée recherche de compromis (Alternative information center, online, 18.07).
Vichy sur Jourdain
C’est en ce sens qu’est à comprendre la soudaine générosité étasunienne, israélienne et européenne à l’égard de Mamhoud Abbas. En effet, outre les 190 millions de dollars étasuniens cités en introduction -et dont 90 sont destinés aux forces de sécurité du Fatah-, Israël à rétrocédé au gouvernement Abbas-Fayad les 144 millions de dollars d’impôt anticipé qu’il retenait depuis juillet de l’année dernière tandis que l’Union européenne a annoncé a reprise de l‘aide.
Dans une interview accordée conjointement au Times de Londres, au berlinois Die Zeit et à l’italien Corriere della Sera le jour de son intronisation, le nouveau président israélien Simon Perez explique que la combinaison entre Abou Mazen et le premier ministre Salam Fayad est très encourageante. Contrairement au Hamas, ils sont sérieux, rationnels et ils veulent la paix avec Israël. C’est une bonne opportunité. (25.07) Et c’est aussi pourquoi, Israël vient de libérer quelque deux cent cinquante prisonniers palestiniens. Il fait ainsi d’une pierre deux coups: non seulement leur libération devrait être versée au crédit de la politique  sérieuse et rationnelle de Mamhoud Abbas, mais elle restitue aux milices du Fatah deux cent combattants -85% des prisonniers libérés sont membres des brigades du Fatah, les martyrs de al-Aqsa- dont elles ont besoins pour combattre, en Cisjordanie et à Gaza, les milices du Hamas.
Le choix est clair. Dans sa conférence de presse du 24 juillet, le président Bush l’a parfaitement résumé. D’un côté il y a, a-t-il dit, Abou Mazen qui essaie de créer dans les territoires palestiniens les institutions d’une démocratie moderne. De l’autre, il y a le Hamas qui se consacre à l’extrémisme et au terrorisme (International Herald Tribune, 17.07). La logique de la guerre de civilisation, de la guerre infinie contre le terrorisme, refait pleinement surface: les modernes et démocrates Amir Karzaï en Afghanistan, Siniora au Liban, al-Maliki en Irak et Abou Mazen en Palestine d’un côté, les terroristes islamistes de l’autre.
Cependant, contrairement à l’Afghanistan et à l’Irak, une intervention militaire directe de l’impérialisme étasunien et de son supplétif local ne serait pas la meilleure des options possibles au Liban et en Palestine. L’échec des trente trois jours de guerre de l’été 2006 mine encore profondément la direction -et la société- israélienne. C’est pourquoi ce sont les gouvernements aux ordres des USA et d’Israël qui sont chargés de la répression. Au Liban, Siniora s’y essaie sous la protection de la force multinationale qui y est déployée, de l‘aveu du ministre italien des affaires étrangères Massimo D’Alema, pour protéger Israël (Corriere della Sera, 17.07). En Palestine c’est au gouvernement Abbas-Fayad que la tâche revient, comme elle revenait en France sous l’occupation allemande, au gouvernement du maréchal Pétain installé dans la petite ville de Vichy.
De nouvelles interventions en vue?
La multiplication des affrontements entre factions palestiniennes voulue et dirigée par les impérialistes contribue par ailleurs à conforter l’idée profondément raciste du clash des civilisations. De fait, c’est tout un peuple, le peuple palestinien qui est, non seulement victime « collatérale » des combats entre milices, mais qui est assimilé aux yeux du monde, et de la société israélienne en premier  lieu, à des hordes sauvages.
Fonctionnelles aux impératifs de répression aujourd’hui, les agressions entre milices opposées vont servir à légitimer demain l’intervention, évidemment humanitaire -avec les armes les plus sophistiquées- des représentants auto-proclamés de la Civilisation, celle qui, pour reprendre les termes de S. Peres, est sérieuse et rationnelle. L’assimilation de la population de Gaza dans son ensemble au Hamas et à la guerre civile prépare en ce sens de nouvelles agressions, de nouveaux bombardements et une mise en quarantaine qui pourrait se traduire par une dramatique famine.
C’est en ce sens que une des tâches de la gauche palestinienne devrait être de développer un large mouvement contre la guerre civile pour opposer les tâches de solidarité anti-impérialiste à la division entretenue par le sionisme et les Etats-Unis. Pour le moment, elle semblerait incapable de s’y atteler, même si le quatorze juin dernier, plusieurs centaines de personnes sont descendues dans les rues de Gaza à l’appel du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) et du Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP) pour exiger l’arrêt des combats entre fractions.
Retour à Bagdad
La stratégie impérialiste en Palestine ne peut pas être extraite, nous l’avons dit, du contexte régional. Ceci d’autant plus que les encouragements et les millions offerts à Mamhoud Abbas coïncident avec une augmentation de l’aide militaire étasunienne à l’Arabie Saoudite et à l’Egypte d’un côté, et avec l’accroissement de 25% de l’aide militaire fournie à Israël de l’autre.
Le choix des bénéficiaires de l’aide coïncide avec les invitations à la conférence de paix sans extrémistes que veut Bush. En excluant de celle-ci le Hamas et ses sponsors, l’Iran et la Syrie, le gouvernement des Etats-Unis associe de fait Egypte, Israël, Fatah, Jordanie et Arabie Saoudite à sa politique de rétablissement de sa domination régionale en fonction anti-iranienne. Car, contrairement à ce qu’on veut bien laisser entendre, et même s’ils devaient être obligés de retirer les troupes au sol en Irak, il n’est nullement dans l’intention de l’establishment étasunien, démocrate ou républicain qu’il soit, d’abandonner le rêve de Great Middle East, un Grand Moyen Orient entièrement livré aux marché.
En attendant, c’est le déploiement dans les cieux d’Irak du premier escadron d’armes robot que l’administration Bush prépare avant la fin de 2007. Il s’agit d’une nouvelle génération de drones, ces avions de reconnaissance sans pilote connus sous le nom de Predator. Cependant, les nouveaux ne se limitent pas la surveillance puisque, les Reaper -moissonneuse, c’est leur nom- sont aussi grands qu’un avion de chasse et sont équipés de quatre missiles et de nombreuses bombes. C’est pour les accueillir que, depuis quelques mois, les troupes US sont en train d’agrandir la base de Balal, la plus grande d’Irak.
Ainsi, pour reprendre avec Henri Kissinger, c’est de nouveau par Bagdad que passe le chemin de Jérusalem.
Reprendre l’initiative
C’est donc au mouvement anti-guerre, aux Etats-Unis en premier lieu, mais partout ailleurs de reprendre l’initiative non seulement pour le retrait total et immédiat des troupes d’occupation d’Irak mais aussi contre le sionisme et la répression exercée par le Fatah et pour le démantèlement, au Moyen Orient comme en Europe, en Asie comme en Amérique latine, des bases militaires étasuniennes.■

09:40 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (0)

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