18/10/2008

Les besoins des gens, pas ceux de quelques actionnaires!

La crise bancaire a détruit en quelques jours des milliards de dollars de richesses. Alors que par l’octroi massif d’argent liquide les Etats viennent en aide aux responsables de cette crise, il apparaît évident que, une fois encore c’est sur le dos des salarié.e.s qu’on voudra se rattraper.

 

Déjà, la crise a provoqué des pertes importantes pour les fonds de retraite. Ainsi, aux Etats-Unis, elles se chiffrent au cours des quinze derniers mois à quelques 2000 milliards de dollars de perdus pour les fonds de pension. C’est une somme astronomique: c’est une part du salaire de millions de travailleurs, celui qui est différé, pour la retraite, qui est partie en fumée. En Suisse, les « analystes » se veulent rassurants. Certes, affirment-ils, soumises à la bourse, les sommes du deuxième pilier ont fluctué et les pertes ont été significatives. Cependant, rassurent-ils, ces pertes seront reportées sur le degré de couverture des caisses, sur les réserves, et ne se feront que peu sentir puisque le départ à la retraite ne se fera pas en même temps pour tout-le-monde.

 

Ce sont des propos rassurants que démentent cependant les mesures proposées par le Conseil fédéral qui veut à la fois réduire le taux de conversion du deuxième pilier à 6% et le taux de rémunération obligatoire de ce même deuxième pilier à 2%. En gros cela signifie à la fois baisse des rentes assurées et cadeau supplémentaire aux compagnies d’assurance puisque elles seront obligées de rémunérer moins les avoirs du deuxième pilier et qui appartiennent, rappelons-le, aux salarié.e.s.

 

De plus, prétendre que les pertes pourront être diluées dans le temps grâce à une diminution du taux de couverture ne tient pas la route. En effet, c’est faire comme si les Chambres fédérales ne s’apprêtaient pas à approuver une proposition de l’UDC d’augmenter le degré de couverture obligatoire des caisses de retraite. Ce qui signifierait en gros que les pertes subies ne seraient de loin pas amorties et qu’elles se traduiront sur les montants des retraites versées!

 

Et si l’on reste toujours aux effets immédiats de la crise financière, sans aborder les effets à moyen terme qu’elle aura sur la croissance –ou plutôt sur son ralentissement, voire son arrêt- il est intéressant de constater que les caisses maladie ont aussi perdu des sommes considérables. Ainsi, Helsana aurait subi des pertes d’environ 3,5% suite à la chute des bourses. Il n’y a pas de raisons pour que d’autres compagnies d’assurance n’aient pas subi des pertes puisque l’achat d’actions et d’obligations est le propre de ce système assurances. Dès lors, il y a fort à parier que ces pertes se répercuteront, sous prétexte de «reconstitution des réserves», sur les primes des caisses maladie qu’on prévoit déjà «en forte hausse» pour 2010. Une fois encore, ce serait aux salarié.e.s de payer.

 

De plus, les sommes publiques affectées au «sauvetage des banques» vont avoir des effets énormes sur les disponibilités financières des collectivités publiques. En présentant le montage mis en place pour renflouer l’UBS, la presse l’a comparé à ce qu’ont connu durant les années 1990 les cantons de Berne et de Genève où l’Etat cantonal avait repris à son compte l’assainissement des banques cantonales respectives. Dans les deux cas, ces mesures, qui avaient permis la relance des banques avaient grevé lourdement les dépenses publiques en bloquant durant presque une décennie aussi bien la réalisation d’infrastructures d’utilité publique que les salaires du personnel des services publics. Ce sera donc sur les dépenses de la Confédération, pour l’AVS, pour l’assurance chômage, …, que l’injection de milliards dans l’UBS va se traduire.

 

C’est d’autant plus grave que la crise financière accentue, par le rétrécissement du crédit, le ralentissement déjà amorcé de l’activité économique, l’imbrication étant particulièrement forte entre le capital productif et le capital financier. Ainsi, le FMI, le Fonds Monétaire International, vient de réviser à la baisse ses prévisions de croissance pour 2009, une croissance qu’il estime à peu près nulle. Pour lui, «la reprise n’est pas encore en vue» et ne pourra être «que graduelle quand elle arrivera». Point besoin d’être bardés de diplômes pour comprendre ce que cela signifie pour celles et ceux qui n’ont que leur salaire –pour certain.e.s les allocations de chômage- pour vivre.

 

A chaque ralentissement économique, gouvernement et parlement ont serré la vis en matière de droits sociaux. Tour à tour, ce sont les droits à l’assurance chômage, à l’AVS et à l’AI qui ont été rabotés, respectivement par la réduction des prestations, par l’élévation de l’âge de la retraite et par le durcissement des conditions pour avoir droit à une rente d’invalidité. La récession et les coûts engagés pour sauver les banques pourraient être de puissants leviers pour des tentatives de limitations ultérieures de ces droits.

 

La récession pourrait ainsi entraîner une nouvelle dégradation des conditions de vie pour la majorité de la population tandis que l’on continuerait à verser des dividendes substantiels à une minorité d’actionnaires. Il est dès lors important que ces richesses, les dividendes des actionnaires, soient transférées vers un fond pour l’emploi et pour la revalorisation des salaires géré démocratiquement grâce à la participation et au contrôle des organisations syndicales.

 

C’est en ce sens que, face aux menaces immédiates et à celles qui s’annoncent, il faut créer et développer un dispositif de protection sociale qui permette d’éviter que le poids de la crise soit reporté sur les épaules de celles et ceux qui vivent –et parfois n’arrivent pas à en vivre- de leur travail, alors que, bénéficiant de l’aide publique, les actionnaires continuent à accaparer une part substantielle de la richesse produite.

 

Cela ne relève nullement de l’utopie. Au contraire, à un moment où la crise financière et économique montre le vrai visage du capitalisme, la prise en main de leurs destinées par celles et ceux d’en bas peut changer le cours des choses. A une toute petite échelle, le printemps passé, les travailleurs des ateliers des CFF de Bellinzona, les Officine,  ont pu grâce à leur détermination dans la grève faire prévaloir les raisons de la majorité sur celles d’une minorité d’actionnaires. C’est ça, il faut créer deux, trois, cent Officine !■

 

17/10/2008

Pas de crédit à ces banquiers qui ont perdu tout crédit!

Mercredi 8 octobre, l’Union de Banques Suisse était au bord de la faillite. Avec elle, c’étaient les liquidités de 70'000 petites et moyennes entreprises et les salaires qu’elles versent à leurs employés qui étaient en jeu. En clair, les destinées des centaines de milliers d’hommes et de femmes qui travaillent, la vie de régions entières, leur tissu économique et industriel pouvaient faire les frais, d’un coup, soudainement, des choix des dirigeants de l’UBS sur le marché étasunien !

 

Une semaine plus tard, le Conseil fédéral a décidé, en dehors de tout contrôle démocratique ou parlementaire, de voler au secours de l’UBS: ce sont plus de soixante milliards de francs qui nous appartiennent qu’on va utiliser pour relancer l’UBS. Comment? En reprenant au compte de la Confédération les actifs toxiques contractés par l’UBS et en laissant à cette dernière ce qui rapporte. «Socialisation  des pertes et privatisation des profits» titrait la presse pourtant si peu suspecte de gauchisme!

 

La décision du Conseil fédéral, à l’image des «plans de sauvetage» décidés aux Etats-Unis et en Europe, laisse par ailleurs les dirigeants des banques poursuivre sur la même voie parcourue jusqu’ici. En effet, tout en disposant, grâce aux milliards apportés, d’une participation proche de 10% du capital, la Confédération n’a même pas exigé, en contrepartie de ces milliards, un droit de regard sur l’activité de la banque avec une place au conseil d’administration de la banque!

 

«Nous ne sommes pas des banquiers», a tonné Pascal Couchepin. «Ce n’est pas la tâche de l’ Etat de diriger une entreprise privée» lui a fait écho sa collègue Widmer-Schlumpf. C’est pourtant notre argent que le gouvernement livre aux banquiers, mais il refuse d’exercer le moindre contrôle sur son utilisation! Et pourtant, ce sont ces mêmes banquiers, les dirigeants de l’UBS, que la commission fédérale des banques accuse dans un rapport du 15 octobre de «manquements graves»! Ce sont eux qui portent la responsabilité du marasme actuel! C’est à eux que le Conseil fédéral fait confiance pour gérer le crédit!

 

Mais, qu’est-ce que le crédit? C’est ce qui permet de réguler, de faire tourner les rouages de l’économie. De son ouverture ou de son rétrécissement dépend le développement de tel ou tel autre secteur économique, de telle ou telle autre région. C’est l’octroi de crédits, l’arrivée de liquidités, qui permet la réalisation de projets, économiques ou industriels, publics ou privés. Son rétrécissement consécutif à l’éclatement de l’affaire des subprime et de la crise bancaire aux Etats-Unis a déjà eu des effets majeurs en termes de ralentissement de la croissance; aujourd’hui les économies entrent en récession, une récession que l’on nous annonce durable.

 

«Récession» : voilà un terme technique qui couvre des réalités bien concrètes, celle par exemple des millions de personnes qui aux USA ont perdu leur maison, la réalité de celles et ceux de ceux qui perdent leur travail, celle des entreprises qui ferment, du chômage des jeunes. Déjà à la mi-septembre, l’entreprise Tornos-Baechler à Moutier, dans le jura bernois, avait annoncé la mise au chômage partiel de 200 travailleurs suite au ralentissement conjoncturel. Combien de Tornos-Baechler au cours des années à venir ?

 

Combien de fermetures d’entreprises, combien de licenciements pourraient intervenir si les fonds souverains de Singapour et du Quatar qui ont pris une part majeure dans le refinancement de l’UBS et du Crédit Suisse décidaient de réduire les crédits aux projets industriels locaux, l’octroi de crédits aux cantons et aux communes ou d’augmenter leurs taux d’intérêt? Détenteurs d’une part importante de ces banques, ils peuvent faire valoir leurs droits de propriétaires et influencer des décisions qui auront des conséquences pour de larges couches de la population…

 

Seul le contrôle du crédit permet aux Etats d’intervenir face à ce genre de situation. En contrôlant le crédit, l’Etat peut décider de financer des projets industriels ou de développement  capables de garantir l’emploi et de satisfaire les besoins sociaux. Mais pour cela, il faut l’argent, pas celui fictif de titres pourris qu’on espère réaliser un jour, mais celui bien réel, qui existe, dans les coffres des banques et des assurances.

 

C’est tout le secteur du crédit qu’il faut nationaliser, pas seulement les pertes provoquées par les choix des banquiers. Il faut créer un service national du crédit sous le contrôle de la population par la nationalisation sans indemnité de l’ensemble du secteur bancaire et des assurances.

 

Car le service du crédit est trop important pour encore être laissé entre les mains de ceux qui spéculent, avec l’argent des autres, bien entendu, qui ont amené le monde dans la situation actuelle et qui, par là même, ont déjà perdu tout crédit, hormis aux yeux de Couchepin et consorts…■

 

09/10/2008

Une loi sur l'Uni inspirée par les chantres de la libre entreprise

En 1995, emmenés par feu David de Pury, quelques chantres des privatisations et des vertus du libre marché -celles dont on voit ces jours les conséquences au niveau de l'économie mondiale- publiaient la seconde partie de leur Livre blanc, un agenda de réformes néolibérales depuis lors en large partie adoptées par les Chambres fédérales. En matière universitaire, le Livre blanc demandait que soient  déterminés « … de façon plus importante les contenus de l’enseignement en fonction des besoins d’une économie nationale compétitive du point de vue international et afin d’accroître la collaboration entre l’économie et les hautes écoles ». Et il ajoutait que « …dans le cadre d’un système de hautes écoles basé sur la logique de marché, les étudiants et leurs parents doivent fondamentalement assumer sans limites le prix des études. »[1]

 

Pour sa part, la Loi sur l’aide aux universités entrée en force le 1er avril 2000 insiste sur un double axe, à savoir l’encouragement de la « compétition entre les universités » et la création -par le regroupement des formations et des filières, voire par leur suppression- de « centres de compétences »[2]. C’est cette loi qui a été invoquée par le rectorat de l’université de Neuchâtel pour supprimer en 2005 les filières de grec et d’italien. C’est toujours en vertu de cette loi que des enseignements ont été supprimés à l’Université de Lausanne avec le transfert des sciences exactes à l’EPFL qui les a vite dissoutes dans les très porteuses « sciences de la vie »...

Les années ont passé.

En 2006, la presse dénonçait de « graves irrégularités à l’Université » clouant l’institution au pilori. L’enquête, on s’en souvient, a accouché d’une souris : les « immenses sommes détournées » n’étaient pour finir pas si immenses qu’on a bien voulu le dire. Mais cela n’a pas empêché l’élaboration d’une nouvelle loi sur l’université, celle qui a été adoptée pratiquement sans oppositions par le Parlement cantonal et sur laquelle nous sommes appelés à voter. L’élaboration de la nouvelle loi a bénéficié de précieux conseils notamment ceux de l’ancienne Conseillère fédérale, Mme Dreifuss qui avait présidé à l’adoption de la loi fédérale sur l’aide aux universités, ceux de M. Rolf Soiron, président du trust Holcim, et membre de la direction de Lonza et de Nobel Biocare ainsi que ceux de Mme Barbara Haering, de l’IDHEAP[3]. Les résultats de cette collaboration ne se sont pas fait attendre puisque les principales revendications du Livre blanc ainsi que les options de la loi de 1999 se retrouvent dans celle qui nous est soumise le 30 novembre.

Il en va ainsi de la collaboration avec les entreprises privées dès le moment où l’article 21 de la nouvelle loi oblige l’université, sous peine de sanctions, à rechercher « activement des sources de financement complémentaires », en clair, des fonds privés. Et comme qui tient les cordons de la bourse fixe aussi les conditions, il est facile d’imaginer quelle sera l’autonomie réelle de l’université face aux exigences d’une « économie nationale compétitive » pour reprendre les termes de de Pury et consorts. De plus, et alors que le premier projet interdisait que la sanction soit d'ordre financier -en clair, que la subvention de l'Etat ne soit pas fonction de la recherche réussie ou pas de financements privés- le projet adopté par le Parlement a biffé ce dernier garde fou. Ce qui signifie que, si le pouvoir politique estime que l'université n'a pas fait preuve d'assez de zèle pour obtenir des financements privés, il pourra lui couper les vivres!

Il en va encore de même pour ce qui est des taxes universitaires puisque, l’adoption de la nouvelle loi supprime l’article 63 de la loi actuelle qui fixe le montant des taxes à 500 francs par semestre. La loi se contente de les contenir dans la moyenne suisse qui est, aujourd'hui déjà, trois fois supérieure aux taxes genevoises.

Il en va toujours ainsi en matière de «concurrence entre les universités » puisque d’après l’art. 13.4 de la nouvelle loi, le rectorat peut pratiquer la surenchère salariale pour attirer les professeurs à Genève. Après les scandales des rétributions des grands commis des TPG ou des SI, c’est le financement par les deniers publics de véritables mandarins que la nouvelle loi nous promet. Des mandarins qui, d’ailleurs, pourraient se voir gratifiés de la propriété privée et exclusive de leurs découvertes pourtant obtenues grâce à l’argent des contribuables ! Et c’est toujours dans la ligne des libéralisateurs que la loi attribue des pouvoirs étendus au rectorat qui reste pratiquement seul à décider de la suppression de tel ou tel autre enseignement. Ceci, bien évidemment, dans le but de créer des « centres de compétences »… Bien que cette loi de privatisation partielle de l’Université ait fait la quasi unanimité du Grand Conseil, elle a été combattue par référendum à l’initiative du syndicat des services publics. Le succès de la récolte de signatures durant l’été montre qu’une part importante de la population ne veut pas d’un renforcement de la mainmise des intérêts privés sur l’université et sur le droit aux études.

Au printemps dernier, les électrices et électeurs ont refusé les mesures de privatisation de l’hôpital, des TPG et des SI.

Il est temps de confirmer ce refus en renvoyant à l’expéditeur cette loi de privatisation de l’université.


[1] David de Pury, Heinz Hauser, Beat Schmid, Mut zum Aufbruch. Eine Wirtshaftpolitische Agenda für die Schweiz, Zürich, 1995
[2] Loi fédérale sur l’aide à l’université et la coopération dans le domaine des Hautes écoles du 8 octobre 1999, RO (2000), 948-957
[3] Institut de hautes études en administration publique et vrai lieu d’élaboration des stratégies de modernisation marchande des services publics et de leur privatisation.