21/05/2013

Aurait-on dû les ignorer?

N’eût-il as été plus sage de les ignorer, les admirateurs de Mussolini qui prétendent défiler dans les Pâquis ce 25 mai? Ne faut-il pas les traiter par le mépris plutôt que de se mobiliser pour les empêcher de parader? N’aurait-on pas mieux fait de les laisser fantasmer entre eux sur le retour à un passé dont la seule évocation leur procure l’érection, celle du bras droit?

C’est en un premier temps ce qu’avaient pensé d’aucuns avant que les animateurs de l’association des habitants des Pâquis appellent la population à prendre possession de la Place de la Navigation pour y affirmer, le 25 mai, son refus de voir des nazis défiler dans le quartier. C’est un choix juste, important.

La banalisation des groupuscules fascistes n’est pas de mise. D’abord, parce que, loin de l’image du boutonneux de bonne famille qui se fait mousser à la lecture du Mein Kampf, le militant de ces groupuscules est aussi souvent jeune travailleur, apprenti, chômeur, précaire: il trouve dans la rhétorique identitaire une lecture de ses frustrations et dans la «racaille» un exutoire.

Ces admirateurs des Sturmabteilungen, les S.A. de Ernst Röhm, plus plébéiennes que les élitaires S.S., sont dangereux.

C’est l’un d’eux qui a poignardé au ventre Nibor, le chanteur d’un groupe punk antifa, lors de la fête de la musique à Genève en 2012. Ce sont leurs camarades, ceux auxquels renvoient leurs sites, les auteurs d’agressions homophobes en France tout récemment. Ce sont des nazillons se revendiquant des mêmes fanions qui ont mis le feu à des immigrés à Rome.

Ce sont leurs idoles de l’Aube dorée qui organisent la chasse à l’immigré dans les rues d’Athènes et de Salonique; ce sont eux qui expulsent de leurs conférences de presse les journalistes qui refusent de rendre hommage à leur chef… Le svastika tatoué dans le cou, ils défilent le bras levé.

C’est avec ces gens que les nostalgiques locaux -du Duce et du Führer- œuvrent à la recomposition d’une Internationale noire.

C’est avec le négationniste Soral, avec le théoricien raciste de «la super-négritude» Sémi Keba qu’ils organisent des conférences en faveur de la séparation des races, en soutien au bourreau de Damas ou pour un renouveau identitaire et ceci jusque dans la maison des associations à Genève.

Ce sont ces hérauts de l’idée d’une «gauche nationale» -qui rappelle le «National-socialisme»- qui, sous prétexte «d’insécurité», voudraient permettre aux commerçants de s’armer pour se défendre face «à la racaille».

Ce sont ces groupes aux accointances avérées avec certains élus du MCG et de l’UDC qui, en défilant dans les Pâquis voudraient se proposer comme le glaive de tous les Dupond-Lajoie et autres Thénardier.

Jusqu’ici, ils se réunissaient dans les bois, en catimini.

Aujourd’hui, c’est le pavé des Pâquis, les Pâquis populaires et multiculturels, qu’ils voudraient investir pour le faire résonner de leurs slogans et du bruit de leurs rangers cloutés.

Les en empêcher est un devoir.

18/05/2013

Les amis de Georges

C’est sous le titre «Le collabo sans repentir» que Le Temps lui a consacré un portrait dans la série de l’été sur les «méchants de l’histoire suisse». C’est la date de son décès que commémore l’un des groupuscules qui voudraient défiler dans les Pâquis le 25 mai; c’est son nom que porte un autre de ces groupes, le «Cercle Georges Oltramare».

Son nom évoque bien de choses aux plus de cinquante ans, moins aux autres. On l’appelait Géo du fait de la signature G.O. qui était la sienne lorsque, depuis les colonnes du quotidien «La Suisse» il tenait une rubrique tellement antisémite qu’elle lui valut d’être licencié. Licencié pour antisémitisme par un canard dont les colonnes suintaient de propos antisémites: faut le faire!

Viré, ce petit-fils et frère de conseillers d’Etat -le grand-père radical Antoine Carteret et le frère André, socialiste- fonde son propre journal, Le Pilori. Il y cloue à tour de rôle et par «un langage et un graphisme d’une violence incroyable, la juiverie internationale, la franc-maçonnerie, le bolchévisme et le syndicalisme» comme l’explique l’historienne Marie Madeleine Grounauer[i].

Le syndicalisme, Géo, n’est pas le seul à le combattre. Face à l’éclosion des syndicats, dès 1924, une partie du patronat -petits patrons du bâtiment, commerçants- s’organise et fonde l’Union de défense économique, l’UDE, pour combattre les grèves qui sont nombreuses. Ainsi, par exemple, plus de 200 entreprises ont été touchées par les grèves organisées par le syndicat du bâtiment, la FOBB entre 1929 et 1930.

Juifs, francs-maçons et bolchéviques

En 1932, la majorité de l’UDE fusionne avec l’Ordre politique national, l’organisation dirigée par Oltramare qui devient alors le leader de la nouvelle force politique, l’Union nationale. Fondée pour «délivrer Genève des francs-maçons qui la trahissent, des juifs qui la dépouillent et des politiciens qui la déshonorent», l’UN s’illustre immédiatement en organisant un meeting public de mise en accusation des dirigeants socialistes «Léon Nicole et [le] juif Jacques Dicker», le soir du 9 novembre.

La suite est connue: alors que, courageux mais pas téméraires, Géo et les siens transforment leur assemblée publique et soirée privée, l’armée tire sur les manifestants et en tue treize.

Avec 15 députés en 1932, l’UN va participer activement avec les partis de l’Entente bourgeoise à la lutte contre le gouvernement à majorité socialiste issu des élections de 1933. Contestant «les méfaits d’un capitalisme désordonné, anonyme ou international», l’organisation dirigée par Oltramare en viendra à vouloir interdire la lutte des classes.

Préconisant le front uni de tous les partis bourgeois contre le socialisme, l’UN admire l’Italie fasciste parce que, disait Oltramare, «c’est le premier pays qui a su se débarrasser du marxisme», une affirmation que ne reniait pas le conseiller fédéral Motta.

L’admiration ne se limite pas à singer les parades du Duce lors de défilés en uniforme, chemise grise et béret basque, dans les rues de Genève. Géo va aussi intriguer pour permettre l’entrée de l’Etat mussolinien dans le capital du «Journal de Genève» au moment où le fascisme cherchait à se défendre contre la condamnation internationale après l’invasion italienne de l’Ethiopie en 1934.

Le Duce reconnaissant

L’opération, un échec, vaudra à Géo la reconnaissance du Duce qui le recevra à Rome en mai 1937 et qui, d’après l’historien Mauro Cerutti, ne se montrera pas ingrat puisque «la propagande italienne, et Mussolini personnellement, surent se montrer particulièrement généreux avec leurs amis en Suisse[ii] .

En 1938, Oltramare se rallie au nazisme. «Entré [à Paris] dans les fourgons de l’armée allemande deux jours après la conquête de la capitale française» comme l’écrivait en juin 1945 le Journal de Genève, il anime une rubrique, «Les Juifs contre la France », à Radio Paris, la voix de l’occupant.

Convaincu que «un Juif reste un Juif avant d’être Genevois», Oltramare se défendra par la suite d’avoir dénoncé sur les ondes «les Juifs qui ne portaient pas l’étoile». Il se serait, «en toute objectivité, borné à signaler les appartements laissés vacants par les Juifs en fuite».

Prophylaxie

Condamné à mort par contumace en 1950, il vivra encore dix ans dans l‘Espagne franquiste et en Egypte.

C’est cet infâme personnage pour qui, comme pour Goebbels, «les persécutions sont odieuses [mais] les mesures de prophylaxie nécessaires», qui inspire ceux qui voudraient défiler dans les Pâquis le 25 mai…

Paolo Gilardi

 

 



[i] Son petit livre, La Genève rouge de Léon Nicole, paru en 1975 devint à cette époque le best-seller de la gauche radicale genevoise.  

[ii] Mauro Cerutti, Gorges Oltramare et l’Italie fasciste dans les années trente.