27/04/2014

Ordre moral: Porno-Lehrer ?

Elle est kafkaïenne l’histoire de Daniel Saladin, enseignant dans un lycée zurichois, arrêté en 2009 et exclu de l’enseignement pour avoir traité en classe dans le cadre de son cours de littérature allemande de la pièce de Frank Wedekind, L’éveil du printemps, parue en 1891 et de deux autres ouvrages qu’une dénonciatrice anonyme qualifiait de «lecture pornographique».


 

 

Suite à cette dénonciation, son ordinateur fut saisi, des perquisitions furent opérée par la police aussi bien sur son lieu de travail qu’à son domicile. Son procès s’est soldé par un acquittement prononcé en novembre 2011, mais la carrière professionnelle de Saladin a été brisée par l’infâmante accusation de pédo-pornographie. C’est ce qu’il raconte dans un livre autobiographique paru récemment, Aktion S – Eine Hetzjagd nimmt ihren Lauf (La chasse suit son cours) et dont il aurait dû lire des extraits le 6 avril passé, à Zurich. Aurait dû, puisque, suite à une campagne de presse en cette veille de votation sur l’initiative de la marche blanche, Saladin a pour finir renoncé.

A la bibliothèque, mais pas en classe

Œuvre majeure de la littérature expressionniste allemande, la tragédie de Wedekind met en scène des adolescents confrontés à un corps qui se métamorphose et à l’éveil de désirs sur lesquels il est difficile de mettre un nom. Elle avait suscité l’admiration de Bertold Brecht ainsi que des études approfondies de la part de Sigmund Freud. A juste titre, «L’éveil du printemps» figure parmi les ouvrages disponibles à la bibliothèque du lycée. Voilà pour le côté kafkaïen: chassé de l’enseignement pour avoir traité d’une œuvre accessible à tous les élèves.

Mais c’est sur le plan politique que les choses se corsent, suite à l’interpellation parlementaire sur les «procédures en cas de pédophilie parmi le personnel enseignant dans les écoles zurichoises» de novembre 2011 initiée par la députée UDC Karin Eggli-Zimmermann. Suite à l’acquittement de Saladin, l’interpellation ne se contente pas d’exiger des mesures contre des enseignants «qui ont par trop recours à une littérature évoquant des pratiques sexuelles». Elle va bien plus loin en qualifiant de «pornographie dure», à proscrire, des œuvres telles l’Eveil du printemps ou encore celles d’auteures contemporaines reconnues telles Marlène Haushofer, Aglaja Veteranyi ou Unica Zürn.

Des livres au bûcher?

Voilà que, au nom de la «protection de l’enfance», c’est à légiférer et à proscrire en matière de livres, d’expression artistique et culturelle qu’en viennent les tenant.e.s de l’ordre moral. C’est ce que Saladin, dans son livre, qualifie «d’expérience totalitaire».

C’est aussi ce que dénoncent dans un appel, des dizaines de ses anciens collègues, de professeurs de littérature, de dramaturges, de scientifiques à Zurich comme ailleurs en Suisse alémanique et qui pointent notamment «l’hypocrisie et la double morale d’une société dans laquelle la pornographie est une affaire lucrative pour certains mais qui prive de liberté un enseignant qui traite des tabous de manière critique».

Et qui organisent, le 15 juin prochain, une lecture publique par Daniel Saladin d’extraits de son livre

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