20/04/2016

Dette n’est point coulpe


En allemand, un seul substantif, Schuld , sert à désigner deux concepts différents, dette et faute. Ainsi, alors que le Schuldenfrei n’a pas de dettes, le Schuldig, pour sa part, est celui qui doit, le débiteur, tout autant que le fautif.
Serait-ce à dire que lorsqu’on a des dettes on est automatiquement Schuldig , coupable ?




Serait-ce à dire que lorsqu’on a des dettes on est automatiquement Schuldig , coupable ?

C’est ce que semble suggérer le glissement sémantique qui s’opère dans la prière, le Notre père, entre la version latine et son texte actuel. Ainsi, alors que le Pater noster invoque la délivrance de nos dettes –«et demitte nobis debita nostra »-, la version aujourd’hui récitée en appelle au «pardon de nos péchés » ou de « nos offenses ».

Un péché devant l’Eternel ?

De tout temps, les collectivités publiques ont eu recours à l’emprunt pour financer les politiques publiques, à commencer par les investissements. Est-ce pour autant un péché?

Comme le particulier qui contracte une dette, pour s’acheter un logement, l’Etat n’est pas nécessairement en mesure d’assumer entièrement le coût de ses investissements.

Alors que le particulier étalera le coût de son logement sur les années durant lesquelles il l’habitera, la collectivité publique étalera sur des décennies le coût de la construction d’une nouvelle maternité, par exemple, ou d’une école ou encore celui de l’extension du réseau de transports.

Ces infrastructures, financées par l’emprunt, la société d’aujourd’hui les lègue, tout comme la dette résiduelle, aux utilisateurs futurs des transports publics, aux élèves des années à venir, aux parturientes des prochaines décennies. En quoi serait-ce moralement coupable ?

Et, en quoi était-ce coupable en 2002 d’emprunter pour empêcher que les dizaines de milliers de petits épargnants, victimes de la débâcle de la Banque cantonale de Genève, soient spoliés alors qu’un simulacre de « justice » acquittait les spéculateurs responsables ?

Il n’y a pas de vérité économique

La somme des emprunts constitue la dette. Son importance et ses répercussions sur l’économie sont discutées. Personne de sérieux ne peut aujourd’hui prétendre d’établir de manière scientifique et sans appel les liens éventuels entre «dette et croissance», entre «ratio de la dette et récession».

Ainsi, par exemple, à la sortie de la deuxième guerre mondiale, l’endettement de la Grande Bretagne était monumental puisqu’il atteignait pratiquement la totalité du PIB britannique. Cela ne l’a pas empêchée de connaître quelques décennies de croissance soutenue, les trente glorieuses. A preuve que la dette n’est qu’une des variables à prendre en considération.

A contrario, une faible dette n’est pas garantie de croissance. A titre d’exemple, avec une dette publique inférieure à 15% du PIB, le Cameroun -comme d’autres pays … vertueux car leur dette est réduite- ne fait pas vraiment figure de locomotive économique.

Durant le vingtième siècle, c’est principalement pour financer les guerres que les Etats ont eu recours à l’emprunt. C’est ainsi que le niveau d’endettement des pays les plus industrialisés a connu des sommets lors des deux conflits mondiaux tandis que les Etats Unis ont vu leur dette exploser durant la guerre du Vietnam.

Grâce à Ronnie et à Miss Maggie

Grâce cependant à une fiscalité propre au compromis social d’après-guerre, les dettes publiques ont pu être contenues depuis et ce jusqu’au début des années quatre-vingt. C’est avec l’arrivée au pouvoir de Margareth Thatcher et de Ronald Reagan au Royaume Uni et aux USA que la dette publique a pris l’ascenseur.

La raison en est simple : la réduction de la charge fiscale pour les plus riches s’est traduite par une diminution massive des recettes fiscales alors que la stagnation des salaires limitait de son côté les revenus de l’impôt. C’est donc pour permettre le financement des tâches de l’Etat, que les gouvernements néolibéraux ont eu un recours intensif à l’emprunt.

Il en va de même à Genève où les treize réformes fiscales intervenues depuis la fin du siècle passé se sont traduites par des pertes de recettes de l’ordre d’un milliard de francs par an.

Parallèlement, l’Etat a dû, en sus du financement de ses tâches courantes, couvrir les coûts de la réalisation de nouvelles lignes de tram, de la construction d’une nouvelle maternité, d’une nouvelle prison, du développement du CEVA… Comment ? Par l’emprunt, of course…

Dès lors, la dette atteint les presque treize milliards de francs, alors que ce sont autant de milliards qui ont été distribués à titre de faveurs fiscales depuis le début du siècle.

Oui, schuldig !

Faut-il pour autant s’inquiéter ? Certes, qu’une partie des ressources, des impôts que nous payons aille dans les coffres des banques n’a pas de quoi enchanter. Mais y a-t-il vraiment urgence à réduire la dette?

En comparaison internationale, la situation genevoise n’a pas de quoi inquiéter. La dette du Canton représente moins de 25% du produit cantonal brut -contre plus de 30% il y a quinze ans- alors que l’endettement de la Suisse se situe autour de 50% du PIB. Et, tandis qu’aux USA le débat porte sur le plafonnement de la dette à … 19'000 milliards de dollars, l’Allemagne, locomotive économique de l’Europe voit sa dette se situer autour de 80% de son PIB.

En ce sens, il n’y aurait rien de coupable à ralentir les rythmes de remboursement de la dette. Fallait-il vraiment, comme l‘a fait Serge Dal Busco en janvier, la réduire de 700 millions? Ne pouvait-on pas n’en rembourser que la moitié afin de pouvoir disposer du solde pour, par exemple, embaucher le personnel qui fait défaut, des hôpitaux jusqu’aux couloirs du Palais de justice?

Que dirions-nous de notre particulier, celui qui s’est endetté pour acheter un logement, si, alors que son enfant a besoin d’importants soins, il laissait la santé de son fils se détériorer, la priorité étant le remboursement rapide et à tout prix de la dette ?

Probablement qu’on le trouverait schuldig, coupable!

Paolo Gilardi, 20 avril 2016

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