01/12/2017

La Lune en point de mire…

Ce serait parce que inquiet des finances de la CPEG, la caisse de pension de l'Etat de Genève, que François Longchamp a voulu proposer le projet de modification de la LCPEG actuellement soumis au Grand Conseil. Sauf que, pour qui a encore un brin de mémoire, la fable de la subite inquiétude du président du Conseil d'Etat ne tient point la route.

Le passage à la primauté des cotisations, la réduction de la participation de l'Etat-employeur  aux cotisations de la CPEG et la suppression du droit de partir plus tôt avec rente pleine en cas de travail  à pénibilité physique, à  savoir les principales contreparties que le gouvernement exige pour un refinancement rapide de la caisse de pension, sont en effet depuis longtemps l'objectif du Parti Libéral Radical et du même François Longchamp.

A preuve, une fameuse assemblée à  laquelle le PLR m'avait fait l'honneur de m'inviter en janvier 2013. Récit.


S'en prendre aux «tabous»

C'est devant des centaines de délégué-e-s réuni-e-s à  UniMail que, grand seigneur, le parti des tenants de l'Etat svelte m'avait demandé de présenter les raisons du référendum lancé par le Syndicat des services publics contre les conditions de fusion des caisses CIA et CEH sur lesquelles le peuple aurait à voter le 3 mars suivant.

Evidemment, ni ma prestation, ni mes arguments n'avaient fait le poids face aux enjeux du débat interne au PLR, un débat mené du début à la fin en ma présence.

Ses principaux protagonistes en avaient été, d'un côté l'ancien député et l'avocat et député Cyril Aellen et, de l'autre, François Longchamp et feu Pierre Weiss.

Considérant que la loi sur la fusion, la LCPEG, ne s'en prenait pas aux " tabous", les deux premiers nommés en recommandaient le rejet, tandis que les deux autres en étaient les partisans « raisonnés».

Des « tabous » ? Au nombre de trois, Pierre Kunz les avait nommés par leurs noms et prénoms : la primauté des prestations, la prise en charge par l'Etat des 2/3 de la cotisation à la caisse de retraite et le droit au départ trois ans à l'avance avec rente pleine en cas de travail  "à pénibilité physique reconnue".

Ce n'est pas sur la « nécessité de s'en prendre aux tabous Â», sur l'objectif à long terme que la position de Longchamp et Weiss différait alors, mais sur comment y parvenir, sur le timing.

Vitesse d'évasion

C'est en recourant à une métaphore spatiale qu'ils ont convaincu leur auditoire. « Si on compare la destruction des tabous à la conquête de la Lune, ont-ils expliqué, il est important de se donner les moyens pour d'abord  s'arracher à l'attraction terrestre, avant de se mettre sur orbite pour pouvoir enfin se poser sur le sol lunaire Â».

Dès lors, il fallait en un premier temps, disposer des moteurs assez puissants pour que la fusée trouve la force de s'arracher à la gravité, pour atteindre ce que les physiciens de la NASA appellent la vitesse d'évasion.

Or, faisait remarquer l'actuel président du gouvernement, « à  elles seules», les forces de la droite et du centre n'auraient pas été  en mesure de garantir la puissance nécessaire des moteurs du premier étage de la fusée. Il fallait que, «en un premier temps, les Verts et les socialistes soient acquis au projet de fusion, tout comme la majorité  du Cartel Intersyndical

Une attaque directe contre la primauté des prestations, contre la répartition deux-tiers/un tiers et contre le droit de partir plus tôt en cas de travail à pénibilité physique aurait aliéné ces soutiens nécessaires  pour atteindre la vitesse d'évasion.

Exhibant de manière très comique le tract du Cartel intersyndical en faveur de la fusion, Pierre Weiss ajoutait que « pour la première fois de sa vie [il] partageait la prose syndicale Â». Il insistait sur le fait que trop de précipitation en matière de démolition des tabous « aurait rejeté ces syndicats responsables dans les bras des talibans du syndicalisme Â», comme il aimait à appeler le SSP.

Et pour que les choses soient encore plus claires, il avait annoncé ce soir-là son intention, « une fois gagnée la votation du 3 mars sur la création de la CPEG Â», de larguer le premier étage de la fusée et de mettre le feu aux moteurs du deuxième par le dépôt d'un projet  de loi « proposant une cotisation fifty-fifty, le passage à la primauté des cotisations, l'élévation de l'âge de la retraite et la suppression des dérogations en matière de pénibilité».

Sur orbite avec la Lune en point de mire

Mais, « pour que cela devienne possible, ajoutait Monsieur Longchamp, l'important était de gagner la première bataille, celle du vote du 3 mars 2013 ».

Hélas pour lui, la maladie n'a pas donné à Pierre Weiss l'occasion de traduire son intention en actes.  D'autres s'en sont chargés. Qui, prétextant d'une inquiétude face aux difficultés que la CPEG pourrait connaître proposent aujourd'hui comme remèdes des mesures qu'il n'aurait pas été politiquement opportun de revendiquer il y a moins de cinq ans!

Sur orbite, le vaisseau de la CPEG a désormais la Lune en point de mire. L'âge pivot relevé à 65 bans, il ne resterait plus qu'à changer de primauté, qu'à réduire la cotisation de l'Etat-employeur et à supprimer la garantie des départs anticipés à la retraite avec rente pleine pour cause de "pénibilité physique" pour s'y poser.

A moins que le personnel les empêche de décrocher la Lune.

Paolo Gilardi

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