06/12/2018

Migrer… d’un système à un autre

Issu de travaux initiés sous le chapeau de l'ONU, mais sous la houlette réelle de la Banque Mondiale et négocié avec le gouvernement des Etats Unis, le Pacte mondial sur les migrations qui sera signé le 10 décembre et que la Suisse hésite à parapher sous la pression de l'UDC, sans être contraignant, devrait permettre de la part des pays signataires une approche commune pour "des migrations sûres, ordonnées et régulières". Un énoncé qui, à lui tout seul, donne la mesure des enjeux et des limites de ce pacte.

Sûr pour qui ? En effet, pour qui les migrations devraient-elles être sûres, ordonnées et régulières ? Pour les migrants qui périssent en Méditerranée, ceux qui sont traqués par les « patrouilles civiques » le long de la frontière Sud des Etats Unis, ou pour des pays qui construisent des murs et des barrières électriques pour se prémunir de leur arrivée? Poser la question, c’est y répondre.

Sous le couvert de bons sentiments, le Pacte global légitimera les mesures de protection des Etats du Nord – les migrations sûres – ainsi qu’un accueil – ordonné et régulier – en fonction des besoins des économies dominantes.

Un être humain sur sept. La réalité vécue par les migrants est tout sauf sûre, ordonnée et régulière. D’après Raul Delgado Wise, président du réseau mondial «Migrations et développement» et professeur à l’Université de Zacatecas à Mexico, le mythe de la «libre circulation» à l’époque du capitalisme mondialisé cache une réalité bien différente. L’essentiel des migrations sont des migrations forcées; imposées par les guerres, mais aussi par la réorganisation marchande de la planète, par les effets dévastateurs des changements climatiques. Font également partie de ces migrant-e-s forcé-e-s celles et ceux que les Etats du Nord renvoient.

Aujourd’hui, l’ensemble des demandeuses eT demandeurs d’accueil qui traversent les frontières représentent quelque 250 millions d’êtres humains – qui produisent, d’après J.J. Gomez Camacho, ambassadeur du Mexique auprès de l’ONU, «9% du PIB de la planète»[i]. Il faut leur ajouter les quelques 760 millions de migrant-e-s internes. Au total, un être humain sur sept est un migrant !

 

Un prolétaire sur quatre. Ce milliard d’êtres humains ne fait pas partie des élites. Il partage avec trois autres milliards de personnes le fait de ne pouvoir vivre que grâce à la vente de sa force de travail. Cela revient à dire que, à travers le monde, un-e prolétaire sur quatre est un-e migrant-e !

Cette part conséquente de la classe ouvrière mondiale est particulièrement fragile. La société marchande mondialisée en dispose selon ses intérêts: en bouclant les frontières, en fixant des contingents, mais aussi à travers une répartition géographique particulièrement fonctionnelle.

Comme l’explique Raul Delgado, les restrictions migratoires imposées par les Etats-Unis aux migrant-e-s du Sud ont comme effet la concentration dans le nord du Mexique d’une importante de main-d’œuvre, disponible pour les maquiladoras, ces sous-traitants qui fournissent l’industrie étasunienne. Les effectifs de cette main d’œuvre bon marché et fragilisée oscillent entre 55 et 66 millions de personnes !

Non à l’exclusion migratoire. Un phénomène nouveau s’accentue depuis le début des années 2000: il y a moins de vingt ans, les femmes représentaient au plus les 40% des populations migrantes; elles en représentent aujourd’hui les 52%. Ces femmes sont exposées aux pires exactions dans les pays dits «de transit» du Nord de l’Afrique; et ce sont elles qui sont soumises à l’emploi sous-payé, socialement isolé, dévalorisant et excluant qu’est celui du personnel domestique.

Comme le souligne François Soulard, un des responsables du Forum Mondial des Migrations, la « lutte des migrants se trouve (…) à la croisée des chemins (…) pour revendiquer une société et une mondialisation qui soit positive, légitime, démocratique, non-exclusive ». D’où, le slogan: «Toutes et tous nous migrons et nous pouvons tout faire bouger. Il est temps de migrer vers un autre monde possible».

Il s’agit, au-delà du fait de migrer d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre, de « migrer d’un système qui nous exploite et nous opprime vers un système qui nous protège car il nous accorde des droits ».

Tout un programme !

 

 

[i] La Cité, 12 octobre 2017

 

 

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