19/11/2009

Une tuerie révelatrice

Treize morts abattus par balle et des dizaines de blessés: c’est le résultat de la tuerie perpétrée le 5 novembre sur la base militaire de Fort Hood par le Major Nidal Malik Hassan. Cette tuerie, de par la personnalité de son auteur, sa religion, ses fonctions au sein de l’armée, son appartenance à un «institut pour la sécurité intérieure» et l’importance particulière de Fort Hood -la plus grande base de l’armée aux Etats-Unis- est révélatrice d’un grand nombre de problèmes internes à l’armée US. Et qui sont le pendant domestique des difficultés croissantes qu’elle rencontre au Moyen Orient et en Asie centrale.

Dès l’annonce de la tuerie, c’est la foi de Nidal Hassan qui a retenu l’attention. Fils de palestiniens, né aux USA, il a grandi en Virginie. Et il est musulman. Son grade de major exprime, certes, la nature pluriethnique de l’armée, bien que, d’après ce qu’il aurait confié à un cousin cité par CNN, «on te fait sentir que t’as beau être major, tu restes un Arabe, un Musulman».

Haro sur les Muslims

Mais son grade exprime aussi la volonté du Pentagone de renforcer la présence dans les troupes d’occupation de militaires musulmans. Comme les italo-américains qui débarquèrent en 1943 à Anzio et en Sicile, ils sont censés mieux comprendre les populations des pays musulmans occupés et se comporter avec moins de brutalité que d’habitude.

Sauf que cela revient à demander à des musulmans la loyauté à un pays dont l’establishment, tout en s’en défendant officiellement, admet volontiers que la guerre contre le terrorisme est bel et bien une guerre contre l’Islam. En un premier temps, la solution de Nidal Hassan à ce dilemme, à cette double loyauté aurait été, d’après les médias, l’engagement contre la guerre. Le carnage en aurait été l’aboutissement.

Depuis le 5 novembre, sa foi devient le prétexte à un regain d’islamophobie. Ainsi, Debbie Schlussel l’éditorialiste conservatrice qui signe des papiers dans le New York Post -et le Jerusalem Post-, n’hésite pas à écrire sur son site «voilà comment les musulmans servent leur pays dans l’armée des Etats-Unis! Leur pays c’est Dar Al-Islam, c’est le Grand Coranistan».

Après Pearl Harbour on parla de 5ème colonne pour interner des dizaines de milliers de japonais nés aux USA. Durant la guerre froide le même argument servit de prétexte à la chasse aux sorcières. La chasse au Muslim serait-elle à nouveau ouverte ?

Mais l’armée peut-elle se la permettre à l’heure où il faudrait trouver les 40'000 hommes exigés «pour pacifier l’Afghanistan» par le général Mc Chrystal?

Psychiatre militaire

Presse et commentateurs admettent que la fonction de psychiatre exercée par Nidal Hassan à Fort Hood aurait aussi joué son rôle. Une des associations de vétérans contre la guerre écrit que «de nombreux experts ont pointé le fait que le stress auquel cette guerre soumet les militaires et le grand nombre de suicides contribuent, chez ceux qui y sont confrontés de près, à banaliser la portée d’une tuerie».

Ceci d’autant que lorsque le psychiatre est lui-même pénétré d’un sentiment d’injustice, il est porté, ainsi que l’ont encore démontré des études menées en lien avec le 11 septembre, à une empathie envers ses patients bien plus grande que d’habitude.

Confronté professionnellement au stress post traumatique consécutif aux combats, aux doutes des jeunes s’apprêtant à partir à la guerre, aux suicides nombreux -117 durant cette année-, Nidal Hassan était l’un des 408 psychiatres de l’US Army –pour un effectif total de 553'000 militaires.

Il s’était plaint du manque de temps et de moyens mis à disposition des services psychiatriques, des services dont le rôle essentiel reviendrait à renvoyer le plus rapidement possible dans leurs unités de combat les hommes qui ont recours à l’Army’s Combat Stress Control Team.

Tentamens? Un millier par mois!

En ce sens, la tuerie de Fort Hood remet une fois encore au premier plan le sort des vétérans atteints de stress post-traumatique devenus incapables de retour à une vie normale.

Plus de 55.000 vétérans de la guerre d'Irak en souffrent déjà. Des données officieuses à propos des tentatives de suicide, données ni confirmées ni démenties par le Pentagone après leur publication par Paris Match, font état d’un millier de tentamens, ainsi qu’on les appelle pudiquement, chaque mois chez les vétérans d’Irak et d’Afghanistan.

On estime que les Etats-Unis devront fournir des pensions d'invalidité à 40 % du 1,65 million de soldats déployés depuis 2003 pour un coût total de plus de 600 milliards de dollars. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle les services de santé de l’armée sont si rétifs à reconnaître les troubles psychiques post-traumatiques.

Ainsi, au-delà des 13 morts et 30 blessés –nombre qui demeure fort limité par rapport aux milliers d’autres innocents victimes des guerres étasuniennes-, la tuerie de Fort Hood met le doigt sur des aspects intérieurs qui vont peser, que Barak Obama décide finalement de déployer ou pas les 40'000 hommes supplémentaires en Afghanistan.■

 

 

 

 

 

09:51 Publié dans Monde | Lien permanent | Commentaires (1)