31/08/2008

Bonjour les dégâts

Au delà de l’horreur et de l’inquiétude légitimes que les faits d’Ossetie suscitent, quelques commentaires s’imposent que l’officialité médiatique s’abstient soigneusement de faire.

 

Trop occupée qu’elle est à dénoncer “les provocations russes”, elle semble ne rien trouver d’insolite dans le déploiement de l’OTAN tout au long des frontières de la Russie. C’est de la Pologne jusqu’à la Georgie que des rampes de missiles -le mal nommé “bouclier antimissiles”- sont installées et pointées en direction de la Russie.

 

En 1962, lorsque l’URSS avait commencé à installer des rampes à Cuba, le monde avait retenu son souffle: depuis le bureau ovale, le président Kennedy avait menacé l’URSS de représailles atomiques. En réponse, Kroutchev, le leader soviétique, s’était alors demandé si Kennedy n’avait pas perdu la raison. Mais pas les gouvernements et groupes de presse qui fustigent aujourd’hui la positioin russe: ils avaient tous applaudi “la fermeté” d’une Amérique qui se sentait menacée à moins de cent miles marins de ses frontières. Deux poids, deux mesures; et qui restent d’actualité...

 

Lorsque Moscou reconnaît l’indépendance de l’Ossetie du Sud et de l’Abkhazie, les Chacelleries se déchaînent. De Washington à Paris, de Berlin à Berne elles vitupèrent en coeur: “elles n’accepterons jamais la violation des traités internationaux et de l’intégrité territoriale de la Georgie”. Ils n’ont pas pour autant été aussi pointilleux en 1991, lors de la reconnaissance par l’Allemagne et le Vatican de l’indépendance de la Croatie qui signifia le début du démembrement de la Yougoslavie. Au bout du cycle yougoslave, c’est l’indépendance du Kosovo à la barbe des des traités internationaux et du mandat de l’ONU que les USA, les gouvernements de l’UE et la Suisse se sont empressés de reconnaître. Et ils ne font d’ailleurs pas plus mine de s’offusquer des velleités séparatistes récemment manifestées par les riches provinces orientales de la Bolivie!

 

Ce qui frappe dans la couverture médiatique de l’affaire ossète, c’est aussi l’abondance de reportages détailés sur les atrocités, incontestables, commises à Gori par les troupes russes et leurs forces supplétives. Dommage que les médias n’en fassent pas autant à propos de l’Irak -des crimes commis à Faloudja par exemple- ou de l’Afghanistan! Mais, pour reprendre les termes du journaliste socialiste étasunien Lee Sustar, “600'000 morts irakiens ne sont que les dégâts collatéraux d‘une guerre nécessaire”, tandis que les 31 passagers d‘un bus tués accidentelement par une bombe russe relèvent du “mépris de la vie humaine dont font preuve Poutine et Medvedev”!

 

De l’Iraq et de l’Afghanistan se sont bien gardés de parler les deux candidats à la Maison Blanche. Avec une cynisme consommé, Mc Cain s’est même permis d’affirmer “qu’il est inadmissible, en plein 21ème siècle, qu’un pays en envahisse un autre”, lui qui a fait de la poursuite de l’occupation de l’Irak son cheval de bataille contre Obama! Lequel Obama, infatigable paladin de l’occupation de l’Afghanistan, a carrément menacé la Russie de représailles.

 

Il n’a pas spécifié lesquelles, mais elles n’ont pas eu l’air d’impressionner outre mesure le Kremlin. “Les chiens aboyent, semble-t-il dire, mais la caravane passe” car personne ne saurait mordre. En effet, les occidentaux les moyens de mordre ils ne les ont pas et pas seulement parce qu’une action militaire contre la Russie aurait des effets dévastateurs. Le gouvernement des USA a besoin de compter sur la Russie dans la crise iranienne, tandis que les pays européens sont tributaires à la Russie d’un quart du gaz naturel qu’ils importent... Excusez du peu...

 

Ainsi, affaiblie par l’attaque inconsidérée de son allié contre l’Ossetie du Sud -et qui a, de toute évidence, bénéficié de son feu vert- la puissance étasunienne n’a pas les moyens pour imposer son vouloir à la Russie. Cela ne l’empêche cependant pas d’aboyer très fort: ça justifie le renforcement de sa présence en Georgie. En plus des dizaines de conseillers militaires  étasuniens et, évidemment, israéliens, ce sont désormais les bâtiments de guerre battant pavillon étoilé qui croisent en nombre dans la mer Noire. Et qui ne sont pas prêts d’en partir!

 

Et pour cause! C’est à travers la Georgie que passe le tout nouvel oléoduc BTC, celui qui transporte le brut de la mer Caspienne, de Bakou au port méditerranéen de Ceyhan, en Turquie. Détenu pour un tiers de BP et, dans la mesure de 15% par des compagnies étasuniennes, l’oléoduc long de 1760 km a l’avantage de ne traverser ni le territoire russe, ni celui de l’Iran. La voilà la raison de la disponibilité étasunienne à une intégratioin de la Georgie à L’OTAN.

 

Retrospectivement, l’hypothèse fait froid dans le dos. Que se serait-il passé si, lors des incursions russes sur le sol de la Georgie cette dernière avait déjà été membre de l’OTAN? Faut-il rappeler que l’article 5 du traite Atlantique prévoit l’intervention automatique des Etats membres en cas d’attaque contre l’un d’entre eux? Aurions-nous vu les USA et le Canada, la Norvège, la France, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et tous les autres lancer leurs troupes contre les russes? Bonjour les dégâts!■

 

17:47 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (8)

Tempête dans un verre d'eau au DDPS

 

Presque 300'000 francs d’indemnités pour Roland Nef, le désormais ex-chef de l’armée, des menaces de mort pour Samuel Schmid et un gouvernement qui fait corps autour du ministre de la défense : c’est comme ça que se termine, temporairement du moins, le feuilleton fédéral de l’été.

 

Les conditions étaient pourtant réunies pour relancer le débat sur l’armée, mais jusqu’à ce jour il n’en a rien été.

 

On règle les comptes

 

La manière dont l’affaire Nef-Schmid a fait surface durant l’été tient tout d’abord du règlement de comptes au sein de l’appareil militaire. Imposé à la hiérarchie par un Samuel Schmid qui avait jeté sur lui son dévolu, Roland Nef n’aura pas survécu au limogeage décidé par lui du chef de l’armée de l’air. Suite à la mort de six jeunes soldats durant un exercice paramilitaire dirigé par un capitaine, la polémique avait éclaté sur la qualité de formation et de choix des cadres, celui ayant dirigé l’exercice meurtrier étant connu pour un certain fanatisme. C’est en démissionnant le chef de l’aviation que le DDPS et Nef espéraient mettre un terme à la polémique.

 

L’engagement de jeunes « Rambos » militaristes et leur progression au sein de l’appareil intermédiaire de l’armée avait été la réponse donnée durant les années ’90 par l’alors Département militaire fédéral à la crise de légitimité de l’institution qui s’était exprimée de manière éclatante lors de la votation de novembre 1989 (un tiers des votants et deux cantons avaient alors approuvé l’initiative pour l’abolition de l’armée).

 

Résumée par l’expression « moins de graisse et plus de muscles », la réforme Armée XXI avait ainsi fait une large place à une nouvelle génération de cadres, plus musclés, mais aussi plus politiques. Pour eux, contrairement à la génération précédente, la carrière militaire n’était plus un outil pour des carrières dans la vie civile -dans le monde de la banque et de l’industrie, de la politique, de l’administration fédérale- mais, au contraire, un but en soi exigeant un haut niveau d’adhésion idéologique.

 

L’éclosion et l’affirmation de cette génération a aussi été renforcée par la modification des missions de l’armée. Le renforcement des tâches de sécurité intérieure, la participation à des missions à l’étranger, le développement de l’espionnage demandent ainsi bien plus de compétences et de disponibilités, mais aussi d’autonomisation par rapport au pouvoir politique, que ne l’exigeait la vieille logique pépère du « faire carrière à l’armée pour mieux grader dans le civil ».

 

Ce n’est dès lors pas au laxisme du chef de l’aviation qu’il fallait imputer ces « négligences dans la sélection des cadres » : c’est l’organisation de l’armée qui a favorisé en son sein la prise de poids des « Rambo’s ».

 

L’UDC revient

 

Paradoxalement, c’est sont les « négligences dans la sélection » du premier parmi les cadres que les fuites dont la Sonntagszeitung s’est par la suite fait l’écho ont mises en évidence.

 

Mais les révélations, qui émanent de toute évidence du cercle étroit de l’état major général et des hauts cadres du département de la défense, ont tout de suite pris une allure politicienne, l’UDC s’étant saisie de l’affaire pour tirer à boulets rouges contre son ancien conseiller fédéral Samuel Schmid et en demander la démission. Fait assez inhabituel, c’est Pascal Couchepin qui, en tant que président de la Confédération, en a pris la défense.

 

Si ce fait, ainsi que le soutien à Schmid réaffirmé fin août par le gouvernement et tous les partis mise à part l’UDC, a des allures de mise sous tutelle d’un ministre dont la stature est mise à mal, il exprime surtout l’embarras du gouvernement.

 

Trompé par Schmid dans la sélection du chef de l’armée -et pas d’un quelconque sous-chef de l’inexistante commission fédérale des fanfares populaires !-, le gouvernement s’abstient même de le tancer. C’est que la fragilisation de Schmid et son éventuelle démission rouvriraient le débat sur le retour de l’UDC au Conseil fédéral. En attendant donc « le départ groupé de plusieurs conseillers fédéraux », on soutient Schmid, même s’il nous trompe.

 

En se saisissant à fond de l’affaire, l’UDC a su montrer sa capacité de peser sur le débat et sur l’opinion publique. Elle a ainsi de fait négocié son retour au Conseil fédéral et avec succès puisque ce dernier semble acquis pour tous, socialistes y compris, lors d’un prochain renouvellement important du Conseil fédéral.

 

Un débat stratégique

 

En soi l’affaire se réduit donc à une tempête dans un verre d’eau. Pourtant, elle aurait été l’occasion pour ouvrir le débat sur l’armée, son utilité et sa place aujourd’hui. En lieu et place, nous avons eu droit à l’exigence des co-présidentes des femmes socialistes de porter une femme à la tête de l’armée, complétée par la proposition du Congrès de ces mêmes femmes socialistes de supprimer l’obligation de servir au profit d’une armée professionnelle.

 

Si la première des deux revendications ne mérite pas qu’on s’y attarde -la nomination d’une femme dans les mêmes conditions aurait-elle été plus acceptable que celle de Roland Nef ?- la deuxième ouvre en effet le débat stratégique qui ne s’était pas imposé jusqu’ici. Hélas, dans la mauvaise direction !

 

En effet, sous prétexte de pacifisme, ensuite relativisé par des raisons bien plus prosaïques de politique internationale, la proposition des femmes socialistes escamote le débat sur l’existence de l’armée pour se poser sur le terrain de son efficacité, de sa fonctionnalité. Si elle était «pacifiste», la proposition des femmes à la rose s’en prendrait pour le moins à l’instrument des guerres, de l’embrigadement et de l’exaltation des valeurs mâles qu’est l’armée.

 

En fait, en abrogeant l’obligation de servir sans poser la question de l’existence de l’armée, c’est, justement, l’existence d’un corps de « Rambo’s » fanatiques et virils échappant largement au contrôle politique que l’on favorise. Ceci d’autant plus que, en passant l’éponge sur les silences de Schmid, on vient de reconnaître que, au fond, en matière d’armée on peut se passer de trop de surveillance, fût-elle celle du gouvernement…

 

Femmes socialistes en phase…

 

Mais, surtout, la proposition des femmes socialistes -soit dit en passant, fortement applaudie par certains secteurs de l’armée- est parfaitement en phase avec les temps. Elle se situe dans le cadre de la nouvelle doctrine militaire qui veut que la « sécurité du pays » passe par la « capacité de projection » de l’armée à l’extérieur dans le cadre de coalitions internationales particulièrement dans le but d’assurer la protection des voies d’approvisionnement.

 

En ce sens, l’armée de professionnels et professionnelles proposée par les femmes socialistes serait parfaitement fonctionnelle à ces nouvelles tâches que sont la participation à des opérations internationales et la sécurité intérieure, notamment par le développement de « l’intelligence » militaire, à savoir des tâches de surveillance « contre le terrorisme » et des tâches de police.

 

C’est dans ce contexte que l’initiative du GSsA contre l’achat de nouveaux avions de combat prend toute son importance. Elle la prend non seulement parce qu’elle s’oppose au gaspillage de deux milliards et demi de francs, mais aussi parce que la modernisation de la flotte aérienne est fonctionnelle à la capacité de projection dans des contextes de crise pour protéger, au sens large, les voies d’approvisionnement, notamment énergétique.

 

Préparer cette bataille-là

 

En effet, pourquoi faudrait-il une flotte aérienne de telle importance dans un pays à l’espace aérien plus que limité et qu’aucun « ennemi » ne menace puisque toute attaque aérienne contre la Suisse devrait franchir les systèmes de défense de l’OTAN ? La seule réponse qu’on puisse donner à cette question est celle de l’utilisation de cette flotte dans le cadre de missions à l’extérieur du pays, donc dans le cadre de coalitions internationales. Car, puisque l’OTAN nous abrite, nous nous devons bien de lui apporter notre contribution, n’est-ce pas ?

 

C’est pourquoi il faudra préparer la bataille à venir sur l’achat des avions de combat. En faisant aboutir l’initiative du GSsA d’abord. Et en œuvrant à la construction d’un front large qui combine le refus des dépenses militaires au profit des dépenses d’utilité sociale d’une part et le refus de la participation suisse au dispositif de maintien de cet ordre international.

 

Car, contrairement au feuilleton de l’été, cette bataille-là ne sera pas une tempête dans un verre d‘eau…■

 

17:46 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (1)

CQFD

 

Au-delà de l’incompétence réelle ou présumée de Samuel Schmid, l’affaire Nef et la manière dont elle a été réglée est emblématique.

 

Que Schmid n’ait pas informé ses collègues du gouvernement relève d’une vieille pratique, celle qui veut que moins on s’intéresse à l’armée, mieux elle se porte. De l’affaire des Mirages en 1964 à la nomination de Nef, en passant par le bunker secret du Conseil fédéral ou l’existence des armées de l’ombre P26 et P27, la politique du secret est toujours la même…

 

Qui plus est, pourquoi se formaliser pour une enquête pénale en cours pour harcèlement, une pratique que la franche camaraderie virile que l’on cultive à l’ombre du drapeau aurait plutôt tendance à tenir pour broutille ?

 

Mais que le Conseil fédéral et la majorité des partis ne trouvent en fin de comptes rien à redire face à ces omissions est la mesure de la considération et l’importance dans laquelle ils tiennent l’armée.

 

Considérer que d’omettre de signaler qu’on est en train de nommer à la tête de l’armée un type qui fait l’objet d’une enquête judiciaire n’a pas une gravité particulière, relèverait partout ailleurs de la faute professionnelle grave.

 

Car, à bien y regarder, c’est à la tête d’une institution qui dispose d’immenses moyens financiers et d’une capacité de nuisance particulière que la nomination se fait, excusez du peu ! Que l’on pense seulement aux incidents survenus depuis l’introduction de la garde avec munition engagée décidée par Roland Nef…

 

Il en va de même lorsqu’on maintient en place un ministre qui admet avec la plus grande candeur ne pas avoir voulu en savoir plus sur l’enquête en cours contre Nef. C’est tout-de-même du responsable de ce qui est le plus officiellement du monde défini comme la « défense de la population » qu’il s’agit! Et qui devrait, en cas de conflit prendre la tête des opérations !

 

A moins de penser que l’armée elle-même est à tel point inutile qu’on peut la confier à un «narcissique pathologique» supervisé par un notaire bernois cachottier…CQFD !■

 

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